Ovide

Le seuil touché trois fois, Rome, décembre de l'an 8

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Rome, la maison d'Ovide, en vue du Capitole, une nuit de décembre de l'an 8. L'édit d'Auguste l'envoie à Tomis, sur la mer Noire, à la limite du monde romain ; le départ est fixé au matin. Il a cinquante ans. Il range, il brûle, il regarde.

Il y a de la lune. Haute, très blanche : exactement la lune qu'il faut à une dernière nuit. Voilà ce que je viens de penser, mot pour mot. Ma vie s'achève à l'aube, la maison pleure du cellier au toit, et moi je règle des éclairages. C'est le mal que je traîne depuis Sulmona. Mon père me défendait les vers : métier inutile, disait-il, Homère est mort sans laisser un as. J'obéissais, j'essayais la prose ; ce qui sortait scandait. Tout ce que je tente de dire devient vers. Cette nuit encore. Les autres hommes ont un cœur ; moi j'ai un atelier, et il tourne pendant qu'on le démolit.

Je m'appelle Publius Ovidius Naso, chevalier romain, cinquante ans. Depuis qu'Horace est mort, personne de vivant ne me dispute la première place. On me sait par cœur, on me chante à table, on m'a dansé au théâtre. Le mois dernier, j'étais l'homme le plus heureux de la Ville, c'est-à-dire du monde. Puis César a parlé.

Pas de tribunal. Pas d'accusateur, pas de défense, pas un sénateur tiré de sa sieste. Le prince, seul, des mots que l'on n'inflige pas à un esclave, puis un édit, dans cette prose d'intendance qui ne se relit jamais. Relégué, pas exilé : sa colère a des degrés, comme ses théâtres. Je garde mes biens, mon rang, cette maison ; on ne me retire rien, sauf Rome. C'est un bourreau soigneux. À un poète, on ne coupe pas la tête. On coupe le public.

Tomis. J'ai fait demander : personne ne sait où c'est. Un comptoir grec chez les Gètes, passé la Thrace, au bord de la mer que les Grecs nomment l'Hospitalière, du même sourire prudent qui fait appeler Bienveillantes les Furies. On m'envoie vérifier l'antiphrase.

Mes crimes à présent, puisque je suis cette nuit le greffier et le condamné. Ils sont deux : un poème et une erreur.

Le poème a dix ans. L'Art d'aimer : trois petits livres pour enseigner à Rome ce qu'elle pratiquait fort bien sans moi. J'avais mis en tête, prudence de notaire, que les femmes mariées n'y étaient pour rien ; personne ne l'a cru, moi non plus. Je pose ma part sur la table : j'ai publié un manuel de chasse dans un empire où le prince avait fait de l'adultère un crime d'État ; j'ai ri de son code pendant dix ans, en distiques ; et je me suis étonné, l'étourdi, que le code me relise un jour. Mais dix ans sans un mot, et les plus sévères à ma table : si ce livre est un poison, il est d'action lente. C'est le crime qu'on affiche quand on ne peut pas dire l'autre.

L'autre. L'erreur. Voici la seule page où je pourrais l'écrire, et une page se brûle ; je ne l'écrirai pas. J'ai vu quelque chose. Je n'ai rien dit, rien fait, rien voulu : j'ai vu. Mes yeux m'ont perdu, et je ne peux pas même dire de quoi ils sont coupables : nommer la chose une fois, entre ma lampe et moi, c'est la coucher sur un papier, et il n'existe pas de papier perdu pour un prince qui a des yeux dans toutes les maisons. Je dirai donc jusqu'au bout : une erreur, pas un crime, un accident du regard. On exile cette année de plus grands que moi, du même sang que lui ; je n'ajoute rien ; les additions se font toutes seules, et c'est pour elles qu'on m'envoie chez les Gètes.

La journée est passée aux préparatifs : le temps ne m'a pas manqué, c'est l'esprit qui a manqué au temps. Des heures devant les coffres ouverts, incapable de choisir un manteau. Je ne sais pas ce qu'il faut à un exilé. Je n'avais pas étudié la question ; j'avais étudié l'amour. Ma femme a fait les paquets en pleurant. Moi, j'étais dans la bibliothèque, avec les Métamorphoses.

Quinze livres. Des années de ma vie, et toutes les fables du monde cousues en un seul fleuve, du premier chaos jusqu'à César. Il y manque la dernière lime ; un poème pareil, on ne le rend pas, on le quitte. Je les ai portés au brasero et je les ai donnés au feu, rouleau par rouleau, de cette main-ci. Personne ne l'exigeait. Et maintenant l'aveu, le vrai : pendant qu'ils prenaient, je savais qu'il en existe des copies, chez des amis, en lieu sûr, plus d'une. Je n'ai pas brûlé mon poème, j'ai brûlé un exemplaire. J'ai joué la ruine de mon œuvre avec un décor de théâtre ; j'étais mon propre public ; le public a marché ; l'auteur a pleuré de vraies larmes sur son faux sacrifice. Même mon désespoir a une doublure en coulisse. Et pendant que le feu mangeait le quinzième rouleau, une pensée est montée toute seule : le dernier mot du poème est vivam. Je vivrai. J'ai mis au feu un livre qui finit par je vivrai, et le feu n'a rien remarqué.

Ma femme veut monter à bord. Elle le demande depuis des jours ; elle l'a redemandé tout à l'heure, à genoux devant nos Lares, les cheveux défaits, la bouche posée sur le foyer éteint ; et pendant qu'elle priait, j'ai entendu l'atelier noter : foyer éteint, bon détail. Je me suis haï, et j'ai noté la haine aussi. Je lui ai dit non, avec les raisons nobles : il faut quelqu'un à Rome pour garder les biens, plaider, tenir ouverte la porte du retour ; pas de grâce pour un homme dont la maison est morte. Tout cela est vrai. Voici le reste, que je ne lui ai pas dit : je ne veux pas d'elle là-bas, où elle me verrait devenir un vieil homme qui guette des voiles ; et une épouse qui pleure à Rome sert mieux mon dossier qu'une épouse qui console à Tomis. Je lui laisse le rôle le plus dur, les antichambres, le lit vide dans la maison pleine, et j'ai habillé ça en mission de confiance. Elle l'a acceptée. Elle est plus brave que moi ; je compte dessus.

Ma fille est au loin, sur des rives d'Afrique ; elle apprendra tout par une lettre qui aura vieilli en route. Je pars sans embrasser ma fille.

On a soupé, si souper se dit d'un plat que l'on regarde. De tous mes amis, il est venu deux hommes. Deux. J'ai compté ; c'est le métier, je compte des pieds depuis quarante ans. J'avais l'amitié de tout ce qui dîne à Rome ; l'édit en a fait l'inventaire en un après-midi. Je ne mets pas leurs noms, même ici : être l'ami de Nason, cette saison, est une imprudence, et je protège mes imprudents. Les autres ont eu peur. Sans colère : j'aurais peut-être eu peur aussi, j'ai toujours été très brave à la table des autres.

Virgile a décrit les hivers scythes sans y mettre les pieds, les fleuves durcis qui portent des chariots, le vin qu'on fend à la hache ; on m'envoie corriger ses épreuves sur place. Mais la vraie peur n'est pas les archers. C'est qu'à Tomis, personne ne m'a lu. Je vais au seul endroit de la terre où mes livres ne sont pas arrivés avant moi. Depuis trente ans, j'entre dans les salles précédé ; je vivrai parmi des gens pour qui je serai un vieux Romain qui parle mal. Le confort m'est égal, j'ai le corps facile ; le public, non. Je suis vain comme on est myope : de naissance, sans remède, et au fond sans regret. César me connaît. Pour punir un poète, un désert suffisait ; il a choisi un désert de lecteurs.

Autre chose, à écrire pendant que la honte est fraîche : je vais flatter. Dès le premier port, j'écrirai vers Rome, et chaque lettre portera du miel pour le prince. Je l'appellerai le plus doux des pères ; je comparerai sa colère à celle de Jupiter, qui foudroie sans haïr ; je polirai des supplications en distiques, dix ans s'il le faut. Qu'on m'épargne Caton et la belle mort : je ne veux pas mourir debout, je veux vivre assis chez moi, et je paierai en bassesses, comptant. Un jour, des hommes libres me liront et rougiront pour moi. Ils auront raison. Ils n'auront pas eu ce lecteur-là.

L'Ourse a tourné son timon ; la nuit penche. Trois fois j'ai touché le seuil, trois fois on m'a rappelé : un ordre à redire, un adieu de plus, la dernière fois rien, le besoin de me revoir. Trois fois je suis revenu, le pied complice, traînant de lui-même. Pourquoi me presser ? On m'arrache à Rome et l'on me pousse chez les Scythes : les deux lenteurs sont justes. Dans l'atrium, ils pleurent tous, à voix haute, hommes et femmes : des funérailles où le mort marche et porte lui-même son manteau. Dans un plat de bronze, au passage : la barbe en friche, les cheveux de deuil, la mine du cadavre en voyage. Parfait, ai-je pensé : le costume est prêt. Et là-dessus la phrase est montée, tu l'avais déjà faite, atelier, pendant que je souffrais : ma maison, cette nuit, a le visage de Troie prise. C'est un bon vers, et je suis un homme dont la maison brûle et qui trouve que la fumée compose bien. Je m'en suis dégoûté vers minuit ; c'est passé. Car j'ai compris, entre le brasero et le seuil, à quoi sert cette manie : c'est l'arme qui me reste. César a tout, les légions, les mers, les archives, les bibliothèques, qui chasseront mes livres. Moi, je change ce qui me touche en vers, et les vers ne s'exilent pas. Il m'expédie au bout du monde comme un homme ; j'en reviendrai en livre, de port en port, et l'on me lira jusque dans sa maison.

Le ciel pâlit. Lucifer est levé, net, ponctuel, la seule chose exacte de cette nuit. Ma femme s'est accrochée à mes épaules ; j'ai défait ses mains doigt par doigt, comme un nœud sur une charge précieuse. Personne n'ose plus me rappeler, l'aube est là. Alors j'écoute une dernière fois l'atelier, et je le laisse faire : il commence quelque chose. Quand me reviendra l'image de cette nuit, la plus triste... Le vers est bon. Je le garde, il servira. Je passe le seuil.


Il voyagea tout l'hiver : la tempête sur l'Adriatique, où il dit avoir écrit ses vers le papier sous les embruns, l'escale de Corinthe, un second navire, la fin par la Thrace, à travers terre ; il atteignit Tomis au printemps de l'an 9 et n'en sortit jamais. Une centaine de lettres en distiques, les Tristes puis les Pontiques, portèrent à Rome ses supplications et ses flatteries ; Rome ne répondit rien, pas une ligne, jamais. Il apprit le gète, composa dans cette langue un éloge de la maison d'Auguste ; les Tomitains l'applaudirent, le couronnèrent, l'exemptèrent de charges : le poète de Rome finit poète officiel d'un bourg gète. Auguste mourut en 14 ; Tibère ne fit rien. Ovide mourut à Tomis en 17 ou en 18, vers soixante ans ; sa tombe est inconnue, et sa femme, dont l'histoire n'a pas retenu le nom avec certitude, disparaît des sources avec lui. Les Métamorphoses, sauvées par les copies qu'il n'avait pas brûlées, devinrent la grande réserve de fables de l'Occident : Dante, Shakespeare, Titien, Rubens s'y sont tous servis. Sur le socle de sa statue, à Constanța, l'ancienne Tomis, on grava l'épitaphe qu'il s'était écrite dans une lettre à sa femme : « Moi qui gis ici, le joueur des tendres amours, Nason le poète, j'ai péri par mon propre génie. » Et le 14 décembre 2017, deux mille ans après sa mort, le conseil municipal de Rome vota la révocation de l'édit d'Auguste : l'exil avait duré deux mille neuf ans. Le dernier mot du livre brûlé n'a pas bougé : vivam, je vivrai.

Le vrai et la légende

De sa main

À peu près tout : l'exil d'Ovide n'est raconté que par Ovide, et il l'a raconté pendant dix ans. L'autobiographie : Tristes IV, 10 (« Sulmo mihi patria est », Sulmona ; le frère né le même 20 mars, un an avant lui, mort à vingt ans ; le père : « pourquoi tenter une étude inutile ? Homère lui-même n'a laissé aucune fortune », et l'obéissance impossible : « tout ce que je tentais d'écrire devenait vers » ; la carrière sénatoriale abandonnée, « ce fardeau était au-dessus de mes forces » ; la vieille famille équestre). La nuit du départ : Tristes I, 3, la plus célèbre de ses élégies : « Quand me revient l'image de cette nuit, la plus triste... » ; la torpeur (« ni le temps ni l'esprit d'assez préparer », rien de choisi, ni serviteurs ni vêtements) ; les amis « un ou deux, de tant » (et Tristes I, 5 : « de tant d'amis, à peine deux ou trois me restez ») ; la lune haute, le Capitole voisin de la maison ; la femme prosternée devant les Lares, cheveux épars, la bouche sur le foyer éteint, apostrophant les Pénates ; « trois fois j'ai touché le seuil, trois fois je fus rappelé » ; « on m'envoie en Scythie, il faut quitter Rome : les deux retards sont justes » ; la maison qui a « le visage de Troie prise » ; le départ quand l'étoile du matin se lève ; l'époux hirsute « comme un convoi funèbre », et la femme, qui voulait suivre et reste pour plaider, effondrée après son départ (il dit l'avoir appris ensuite). Les causes : « deux griefs m'ont perdu, un poème et une erreur » (Tristes II) ; « pourquoi ai-je vu quelque chose ? pourquoi ai-je rendu mes yeux coupables ? » (Tristes II) ; relégué, non exilé, biens et citoyenneté gardés (Tristes II et V) ; les reproches durs du prince en personne (Tristes II). Le brûlement des Métamorphoses : Tristes I, 7, mises au feu de sa main en partant, comme Althée brûlant le tison de son fils, l'œuvre arrachée « de l'enclume », privée de « la dernière lime », et l'aveu que des copies existaient (« je crois qu'il en fut fait plusieurs »). L'Ars chassée des bibliothèques publiques : Tristes III, 1. Ses poèmes dansés au théâtre : Tristes II. La mer Euxine, « l'Hospitalière », que les anciens nommaient Axenos, l'inhospitalière : la remarque est de lui (Tristes IV, 4). L'épitaphe : Tristes III, 3, composée dans une lettre à sa femme quand il se croyait mourant. Le livre I des Tristes écrit pendant la traversée même, dans la tempête : Tristes I, 11.

Documenté (par des tiers)

Presque rien, et c'est le trait le plus étrange du dossier : aucun contemporain ne mentionne l'exil du poète le plus célèbre de Rome ; pas une ligne avant plusieurs générations, puis la chronique de saint Jérôme qui date la mort. Silence d'époque complet sur une affaire de la maison du prince. Le cadre, lui, est solidement documenté : la loi julienne de 18 av. J.-C. qui fait de l'adultère un crime public ; Julie l'Aînée, fille d'Auguste, reléguée pour ses mœurs en 2 av. J.-C. ; Julie la Jeune, sa petite-fille, condamnée pour adultère avec Decimus Silanus l'année même de l'exil d'Ovide (Tacite) ; Auguste, soixante-dix ans en l'an 8. Tomis : colonie grecque d'origine milésienne, aujourd'hui Constanța, en Roumanie ; la statue d'Ovide par Ettore Ferrari y tient la place Ovidiu depuis 1887, l'épitaphe des Tristes gravée au socle. Le 14 décembre 2017, pour le bimillénaire de sa mort, le conseil municipal de Rome a voté une motion révoquant l'édit d'Auguste : geste symbolique, sans portée juridique.

Contesté, légende

L'« erreur » : deux mille ans de conjectures, rien de prouvé : complicité passive dans le scandale de Julie la Jeune (la coïncidence des dates est la seule pièce), secret dynastique autour de la succession, rite violé ; aucune théorie n'a de preuve, et le texte n'en choisit aucune. La date exacte du départ (décembre de l'an 8 : déduction cohérente du corpus, pas un document) ; la scène des reproches d'Auguste (mots directs ou édit signifié : le détail est inconnu) ; l'année de la mort, 17 ou 18 ; la tombe, inconnue malgré les « tombeaux d'Ovide » signalés depuis le Moyen Âge. Le brûlement des Métamorphoses lui-même : la critique moderne y voit largement un topos littéraire, l'écho du vœu de Virgile mourant qui demandait qu'on brûle l'Énéide ; le texte ci-dessous le raconte donc comme ce qu'Ovide en avoue presque : un geste qui se savait mise en scène. Enfin une thèse marginale (1985) a soutenu que l'exil entier serait une fiction littéraire : presque personne ne la suit, mais elle dit bien sur quoi tout repose : sa parole.

Le dispositif

Ce monologue est de moi. Les gestes de la nuit sont tous dans Tristes I, 3, mais ce poème est un objet public, écrit un an après, calibré pour apitoyer Rome et le Palatin ; la nuit d'avant le poème, les calculs et les hontes que le poème ne dit pas, sont ma lecture. Texte imaginé, assumé comme tel dans ces limites.