Dickens
La scène coupée, Londres, nuit du 9 juin 1865
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Londres, nuit du vendredi 9 juin 1865. Charles Dickens, cinquante-trois ans, l'écrivain le plus lu du monde vivant. L'après-midi même, le train qui le ramenait de France a déraillé sur un pont à Staplehurst, dans le Kent : dix morts, une quarantaine de blessés. Il a passé des heures dans le lit de la rivière à secourir les mourants, puis il est remonté dans son wagon suspendu chercher le manuscrit de son roman en cours. Un train de secours l'a ramené à Londres dans la soirée. Personne ne sait qu'il voyageait avec Ellen Ternan, vingt-six ans, et la mère de celle-ci.
La main droite a rendu son tablier. Trente ans qu'elle fait le service devant moi, des matinées entières réglées comme une marée ; ce soir j'ai voulu écrire trois lignes, et au troisième mot le pont est revenu dans mon poignet. La plume a fait un pâté en forme d'étoile. J'ai posé la plume. Soit. J'ai toujours écrit de tête avant d'écrire à l'encre : faisons de tête le travail de cette nuit. Il ne ressemble à aucun autre. D'habitude je cherche ce que je vais raconter. Cette nuit je cherche ce que je vais taire.
Reprenons par le commencement, comme un feuilleton. Le début de l'après-midi, le Kent, un pont de rien sur une rivière de rien. Le frein d'abord, un cri de fer ; puis le monde a penché. Notre voiture s'est couchée en travers du ciel, à moitié dans le vide, retenue par l'attelage comme un homme au collet. Dans le compartiment, deux dames : une âgée, une jeune. C'est ainsi qu'elles s'appelleront dans toutes mes lettres, et mes lettres feront le tour des salons : une dame âgée, une dame jeune. L'âgée a crié mon Dieu, la jeune a crié tout court. Je les ai prises chacune par un bras : nous ne pouvons rien, mais nous pouvons rester calmes et tranquilles. Ai-je pensé, une seconde, à ce que notre mort à tous trois, dans le même compartiment, aurait déballé sur le tapis du royaume ? J'ai pensé exactement cela. Même sa propre mort, cet homme la lisait en manchette.
Par la fenêtre, des gardes couraient sur le ballast. J'ai crié : arrêtez-vous, regardez-moi, vous me connaissez ? Ils m'ont reconnu. Donnez-moi votre clé ; et l'un me l'a donnée, comme on obéit sur un chantier à la voix qui n'a pas tremblé. J'ai sorti mes deux dames par le marchepied. Ensuite le remblai, la vase, et des heures que je vais poser ici une fois, en entier, pour n'avoir plus jamais à les poser nulle part.
Le chapeau d'abord. Je l'ai rempli d'eau à la rivière, qui n'était qu'un fil sur de la boue ; un chapeau de soie fait un seau très convenable, retenez cela, on ne sait jamais ce que la vie exigera d'un chapeau. Mon flacon de brandy a fait le reste. Un homme est venu vers moi en titubant, du sang plein la figure, une entaille au crâne à y loger une main ; je l'ai allongé sur l'herbe, je lui ai donné à boire, je lui ai versé de l'eau sur le visage, et il a dit : je suis parti. Et il est parti, en effet, pendant que je lui tenais la tête. Plus loin, une femme assise contre un petit arbre, le visage couleur de plomb ; une gorgée, un merci, la voix des salons ; quand je suis repassé, elle était morte. J'ai servi à boire à des mourants toute une après-midi avec des gestes de maître d'hôtel, voilà le vrai ; l'enfer est serviable, il ressemble à un pique-nique renversé.
Et pendant tout ce temps, il notait. L'autre, le greffier, celui qui loge derrière mes yeux depuis l'usine de cirage de mes douze ans. Il notait la couleur de plomb, le bruit de l'eau dans la soie du chapeau, les voitures en tas dans le lit de la rivière. Je ne m'excuse pas de lui : il me nourrit, il a payé cette maison, il note même quand je pleure. Mais qu'on m'entende bien une fois. Cette après-midi, dans la vase, il ne prenait pas que le paysage. Il comptait les témoins. Il calculait : quelle voiture, quelle heure, qui avait vu monter qui à Folkestone, ce que dirait le premier journaliste au premier garde. Je tenais un mourant d'une main et de l'autre, déjà, je rédigeais le silence. Les deux étaient sincères. C'est le renseignement le plus exact que je possède sur mon espèce.
Le manuscrit, pour finir, puisque la chose amusera : le numéro en cours de mon roman dormait dans mon manteau, resté là-haut dans la voiture pendue. J'y suis retourné. J'ai grimpé, je l'ai repris. On dira : quel sang-froid. La vérité est plus pauvre : l'échéance du mois ne déraille jamais, elle ; trente ans qu'elle me tient lieu de colonne vertébrale. Dix morts en bas, et l'auteur escalade la ferraille pour reprendre M. Boffin. Je ne sais pas si c'est grand ou si c'est petit. Je sais que je l'ai fait sans y penser, comme on rattrape son enfant qui tombe.
Maintenant Londres, le gaz, cette chambre, et le vrai chantier. Demain mon nom sera en tête de toutes les colonnes du royaume, au-dessus des dix morts ; on imprimera héroïque, on imprimera providentiel. Et dans chaque rédaction, un homme en manches de lustrine posera la seule question du métier : avec qui M. Dickens voyageait-il ? Réponse qui n'existera pas : avec N., vingt-six ans, et sa mère, retour de France. Huit ans que je la connais et que pas une ligne publique ne le sait. Il a fallu le chemin de fer pour manquer de le publier en lettres de sang.
Ce n'est pas d'hier que je coupe ; disons-le ici, puisque c'est la nuit des pièces à conviction. Il y a sept ans, j'ai réglé vingt-deux ans de mariage et dix enfants par une déclaration dans mon propre journal, en première page, pour instruire l'Angleterre entière de mes affaires domestiques et de ma parfaite innocence. Et quand une autre lettre, pire, que j'avais confiée pour être montrée, a paru dans les feuilles d'Amérique, elle disait de la mère de mes enfants qu'elle avait l'esprit dérangé et le cœur sec ; je n'en ai retiré ni un mot. L'Angleterre m'a cru sur parole : c'est moi qui tiens la plume du foyer anglais, j'ai pour ainsi dire breveté le Noël de famille, l'oie, la bouilloire, le pardon. L'homme qui a écrit cela a mis sa femme à la porte par voie de presse, en lui laissant l'aîné pour toute compagnie, et loge son cœur à une adresse dont le bail ne porte pas son nom. Je ne plaide pas. Je verse la pièce au dossier, et je note que la main, ce jour-là, n'a pas tremblé.
Nelly. Dix-huit ans la première fois, un théâtre de Manchester, moi quarante-cinq, marié, célèbre à faire peur. J'écris son prénom ce soir dans ma tête, en pleines lettres, une fois, puisque le papier n'en voudra jamais : Ellen. Demain je le rendrai aux initiales. Demain aussi, il faudra une lettre au chef de gare, la plus étrange de ma correspondance : dans la panique de la voiture, elle a perdu ses bijoux, et tout ce qu'on ramasse sur un ballast remonte au bureau des objets. Un sceau d'or gravé Ellen ; signé Charles Dickens, qui le réclame pour une dame. Ce sceau est tout ce que l'archive aura de nous : nos deux noms dans une enveloppe de service, à la rubrique des objets trouvés. Les curieux du siècle prochain feront leur miel de cette miette. Qu'ils notent aussi ceci, s'ils savent lire : je n'ai pas quitté le ravin tant qu'il y a eu quelqu'un à faire boire.
L'enquête, maintenant. Il y aura des jurés, dix cercueils, un coroner. Le témoin Dickens vaudrait à lui seul trois éditions spéciales ; le témoin Dickens ne paraîtra pas. J'enverrai ma santé, mes regrets, mon émotion, toutes choses vraies et toutes commodes. Un contremaître a mal lu son tableau de marées ; le drapeau rouge était posté trop près ; on l'écrasera très bien sans moi. J'écris la phrase en clair au registre de cette nuit, pour qu'elle ait existé quelque part : je refuse à dix morts mon témoignage, afin qu'un prénom ne soit pas prononcé. Je le referai demain à froid. Qu'on se le tienne pour dit, dans le seul tribunal qui siège ici.
Le corps, pour finir l'inventaire. Là-bas, rien : pas un tremblement, la voix de chantier, les gardes au doigt. C'est ici que ça se paie, à retardement, comme toutes mes dettes. Ma voix s'est perdue quelque part entre le pont et Charing Cross ; il m'en reste un filet que je ne reconnais pas, comme si j'avais rapporté de là-bas la voix d'un autre homme. Et je sais d'avance le tarif des voyages à venir : chaque grincement d'attelage me remettra la voiture en travers du ciel, et je m'accrocherai aux banquettes en souriant aux dames. J'ai le reste de mes jours pour vérifier.
Un jour, je raconterai, bien sûr. Je ne sais pas ne pas raconter ; il faudra bien que la secousse serve, tout sert. Ce sera une postface, quelque chose de crâne et de léger : j'y mettrai mes personnages dans l'accident, M. et Mme Boffin secoués dans leur encre, et l'auteur pas si ému qu'il n'ait songé à ses lecteurs. Tout le monde y sera, sauf ceux qui y étaient. On appelle cela composer ; j'ai passé ma vie à savoir où couper, et la coupe a toujours saigné ailleurs, plus tard, chez d'autres. Que le Ciel, qui lisait par-dessus mon épaule cette après-midi, retienne seulement ceci au moment de faire mes comptes : entre deux calculs, dans la vase, j'ai tenu de mon mieux la tête des mourants. C'était la scène sans public. Je crois que c'est la seule qui plaide.
La voix revint au bout de deux semaines ; les secousses, jamais : ses proches ont raconté, pour les cinq années restantes, l'homme agrippé aux banquettes au moindre cahot. Il ne parut ni à l'enquête ni au procès ; le contremaître Benge fut seul condamné. En septembre, la postface d'Our Mutual Friend fit de la catastrophe une anecdote d'auteur : M. et Mme Boffin secoués dans leur encre, aucune dame, et la coquetterie finale : « je n'ai jamais été aussi près de quitter mes lecteurs pour toujours qu'alors, et jusqu'au jour où s'écriront contre ma vie les deux mots dont j'ai clos ce livre aujourd'hui : THE END. » Puis il reprit les tournées de lectures publiques qui l'épuisaient, s'obstina à jouer chaque soir le meurtre de Nancy malgré un pouls en déroute, et vieillit de dix ans en trois. Le 8 juin 1870, après une journée entière sur Le Mystère d'Edwin Drood, il s'effondra à Gad's Hill ; il mourut le lendemain 9 juin sans avoir repris connaissance : cinq ans jour pour jour après Staplehurst. Son testament exigeait un enterrement « strictement privé » ; l'Angleterre le mit à Westminster. Mais la première ligne de ce testament, avant les enfants, avant tout, disait : mille livres à Miss Ellen Lawless Ternan. La scène qu'il avait coupée toute sa vie, il l'avait remise en ouverture, au seul endroit qu'on ne publie que mort.
Le vrai et la légende
De sa main
La lettre à Thomas Mitton du 13 juin 1865 : le compartiment penché hors du pont, les deux compagnes désignées seulement comme « deux dames, une âgée et une jeune », l'âgée criant « My God ! », la jeune hurlant, et sa réponse rapportée par lui-même : « We can't help ourselves, but we can be quiet and composed » ; la clé obtenue d'un garde, la sortie par le marchepied ; le chapeau rempli d'eau et le flacon de brandy ; l'homme titubant au crâne entaillé, allongé sur l'herbe, « I am gone », mort peu après ; la femme adossée près d'un petit arbre, le visage couleur de plomb, une gorgée, un merci, morte au second passage ; et les deux phrases-clés : « I don't want to be examined at the inquest and I don't want to write about it » ; « in writing these scanty words of recollection I feel the shake and am obliged to stop ». Les lettres des jours suivants déclinent les invitations en variantes quasi identiques : secoué, pas blessé. La lettre au chef de gare de Charing Cross réclamant les bijoux perdus d'une dame, dont un sceau d'or gravé « Ellen » : le prénom entre par la petite porte des objets trouvés. La postface d'Our Mutual Friend (2 septembre 1865) : « M. et Mme Boffin... étaient dans le South Eastern Railway avec moi, dans un accident terriblement destructeur » ; il y raconte l'escalade du wagon pour reprendre le numéro en cours, et conclut : « je n'ai jamais été aussi près de quitter mes lecteurs pour toujours qu'alors, et jusqu'au jour où s'écriront contre ma vie les deux mots dont j'ai clos ce livre aujourd'hui : THE END ». En amont : la déclaration personnelle publiée en tête de Household Words le 12 juin 1858 (reprise par la presse nationale), congédiant publiquement Catherine après vingt-deux ans de mariage et dix enfants ; puis la lettre dite « violated letter », confiée à son régisseur pour être montrée et parue dans la presse américaine, qui prête à Catherine un « désordre mental » et de l'indifférence pour ses enfants. Le testament, enfin : le premier legs nomme « Miss Ellen Lawless Ternan », mille livres, avant tous les autres ; et la clause funéraire exige un enterrement « peu coûteux, sans ostentation et strictement privé ».
Documenté (par des tiers)
Le 9 juin 1865 au début de l'après-midi, le train de marée Folkestone-Londres déraille à Staplehurst, sur le pont de la rivière Beult : une longueur de rails avait été déposée pour travaux, le contremaître John Benge ayant mal lu, dans son tableau, l'horaire de ce train qui changeait chaque jour avec la marée ; l'homme au drapeau rouge était posté à environ cinq cent cinquante yards au lieu du mille réglementaire ; les voitures de première classe basculent dans le lit du cours d'eau, sauf celle de Dickens, retenue en équilibre au bord du tablier ; dix morts, une quarantaine de blessés. Dickens, âgé de cinquante-trois ans, revenait de France avec Ellen Ternan, vingt-six ans, rencontrée en 1857 sur la scène de Manchester (il en avait quarante-cinq, elle dix-huit), et la mère d'Ellen, l'actrice Frances Ternan ; Ellen fut blessée et resta fragile d'un bras ; dans les lettres des semaines suivantes, Dickens l'appelle « the Patient » et fait porter des provisions chez les Ternan. Un train de secours ramena les indemnes à Londres dans la soirée. Dickens ne parut ni à l'enquête du coroner ni au procès ; Benge fut condamné pour homicide involontaire. La voix de Dickens resta cassée environ deux semaines ; ses proches ont décrit, pour les cinq années restantes, l'homme agrippé aux banquettes des wagons à la moindre secousse. Il mourut le 9 juin 1870, cinq ans jour pour jour après Staplehurst, au lendemain d'une attaque survenue à Gad's Hill après une journée de travail sur Edwin Drood ; l'Angleterre l'enterra à Westminster, au Coin des poètes, malgré la clause du testament. Ellen Ternan se tut, retrancha une douzaine d'années à son âge, épousa un homme d'Église devenu maître d'école, et mourut en 1914 sans avoir parlé ; la liaison ne devint publique que dans les années 1930, par un biographe et par les confidences posthumes de Katey, la fille de Dickens.
Contesté, légende
Un enfant de Dickens et d'Ellen, né en France et mort en bas âge, repose sur des confidences tardives et de seconde main (Katey via Gladys Storey) : aucune pièce ne le prouve, les biographes le tiennent pour possible, pas pour établi ; le texte n'en parle pas. La théorie selon laquelle l'attaque de 1870 aurait eu lieu chez Ellen à Peckham, le corps ramené à Gad's Hill : hypothèse marginale, sans document. Ce qu'Ellen et sa mère ont fait pendant les heures de sauvetage, et ce que Dickens leur a dit ce jour-là : aucune source ; le texte les laisse hors champ, comme lui-même l'a fait. L'endroit exact où il passa la nuit du 9 juin n'est pas établi avec certitude : le texte dit Londres, sans plus.
Le dispositif
Ce monologue est de moi. Le déraillement, les deux agonies, le chapeau, la clé, le manuscrit repris, l'enquête évitée, la lettre aux objets trouvés, la déclaration de 1858, le testament sortent des sources ci-dessus ; les pensées de la nuit sont ma lecture. La nuit même est le trou du dossier : l'homme qui a tout raconté n'a jamais raconté ces heures-là, et le texte se tient dans ce silence.