De Gaulle
Le survol, 17 juin 1940
7 min
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Au-dessus de la France, 17 juin 1940, entre neuf heures et midi. Un petit bimoteur britannique parti de Mérignac pour Londres, avec escale à Jersey. À bord : le général Spears, le lieutenant de Courcel, une cantine, et lui. Il a quarante-neuf ans, deux étoiles cousues depuis seize jours, cent mille francs dans la poche, et plus aucune fonction depuis la veille au soir.
L'avion est petit et lent ; on entend les deux moteurs comme on entend deux hommes qui ne sont pas d'accord. Spears lit. Courcel ne dit rien ; il a vingt-sept ans et il sait déjà se taire, c'est pour cela que je l'ai pris. La cantine est dans le fond, avec mes papiers et deux uniformes. Cent mille francs de la République dans la poche intérieure, remis hier soir par Reynaud sur les fonds secrets ; c'est tout ce que la France m'a donné pour la continuer, et c'est déjà beaucoup pour un homme qui n'est plus rien. Depuis cette nuit, il y a un gouvernement Pétain. Je n'en suis pas. Je ne suis d'aucun. Un général de brigade à titre temporaire, deux étoiles vieilles de seize jours, qui prend l'avion d'un allié sans l'ordre de personne ; le Code a un mot pour cela, et ils s'en serviront.
En bas, la Gironde, puis la côte. Le départ s'est fait sans romantisme ; je tiens à ce qu'on le sache, car Spears racontera qu'il m'a hissé dans l'appareil par les bras, sous le nez de la police, à la dernière seconde : les Anglais aiment que l'Histoire ait un geste. Il n'y en a pas eu. J'ai marché jusqu'à l'avion. C'est tout, et c'est le plus difficile qu'il y ait.
Ce que je vais faire, je le sais depuis hier soir, depuis l'atterrissage à Bordeaux, quand on m'a dit que le Conseil avait refusé l'union avec l'Angleterre, une seule nation, une seule guerre, en disant que c'était épouser un cadavre. Ils avaient raison sur un point : quelqu'un dans cette affaire est un cadavre ; ils se sont trompés sur lequel. Puisque le gouvernement va demander l'armistice, il faut que quelqu'un dise non au nom de la France, et qu'il le dise à la première personne, parce qu'il n'y a plus de première personne en France ; il y a un vieillard et des ministres. Le mot est prêt. Moi. Moi, général de Gaulle. Je sais ce qu'on dira de ce mot. Je sais aussi qu'un pays qui capitule n'a plus de nom, et qu'il faut lui en prêter un jusqu'à ce qu'il retrouve le sien.
Rochefort. La Rochelle. Dans les deux ports, des navires brûlent, allumés par des avions allemands ; la fumée est couchée sur la mer, noire, sans une ride de vent. C'est la France que je vois : une côte qui brûle par un hublot de trois pouces. À vingt-trois ans, je l'ai vue par un créneau, à Dinant, une balle dans le genou ; à vingt-quatre, par-dessus un parapet, à Mesnil, une balle dans la main ; à vingt-cinq, à Douaumont, j'ai vu la baïonnette qui m'a ouvert la cuisse, puis rien, et je me suis réveillé prisonnier. Trente-deux mois. Cinq évasions, cinq reprises. Pétain a signé ma citation en me croyant mort : tombé dans la mêlée. Il m'a fait l'honneur de m'enterrer. À Ingolstadt, j'ai lu, j'ai écrit, j'ai fait des conférences sur la guerre à des hommes qui la faisaient sans moi ; j'ai parlé stratégie avec un lieutenant russe nommé Toukhatchevski, qui a commandé l'Armée rouge et que Staline a fait fusiller il y a trois ans. J'ai écrit à ma mère que j'étais un enterré vivant. La guerre de 14, je ne l'ai pas faite ; je l'ai regardée d'un fort bavarois. C'est de là que vient tout le reste. Un homme qui a manqué sa guerre ne manque pas la suivante, même s'il doit la faire seul.
Pétain. Mon premier colonel, à Arras, en 1912 ; il m'a montré ce que valent le don et l'art de commander, et il a eu le tort de vieillir devant moi. J'ai écrit pour lui un livre qu'il voulait signer ; je l'ai signé. Il ne me l'a pas pardonné, et il avait ses raisons. Mon fils s'appelle Philippe ; je ne l'ai pas fait contre lui, je l'ai fait pour lui, il y a dix-huit ans. L'autre soir, à Bordeaux, dans la salle à manger du Splendid, je l'ai salué ; il m'a serré la main sans un mot. Je ne le reverrai pas. La vieillesse est un naufrage, et pour que rien ne nous soit épargné, la sienne va porter le nom de la France. Le pire n'est pas qu'il se trompe. Le pire est qu'il ait tant de raisons de se tromper, à quatre-vingt-quatre ans, avec Verdun dans le dos : on ne demande pas à un homme de ce poids de nager.
Nager. C'est le mot qui me vient, parce que la mer est là, à gauche, plate, et qu'il faudra la traverser d'une autre manière que dans cet avion. Je suis seul et démuni de tout, comme un homme au bord d'un océan qu'il prétendrait franchir à la nage. Je l'écris déjà dans ma tête, avec la manie que j'ai de mettre les choses en phrases avant de les vivre ; c'est un vice, il m'a servi. À quarante et un ans, j'ai écrit un livre sur le chef : qu'il lui faut le prestige, et que le prestige ne va pas sans mystère, car on révère peu ce qu'on connaît trop bien ; qu'il lui faut la distance, le silence, le refus de plaire. J'ai décrit le personnage sans savoir pour qui. Il ne me reste qu'à le jouer, sur une scène qui n'existe pas encore, devant un peuple qui ne m'entendra pas. Ils ne sont pas trois cents à savoir mon nom. Ils auront le temps.
La Bretagne, les bois. Là-dessous, sous cette fumée, il y a Paimpont ; à Paimpont, ma mère, qui meurt. Je le sais depuis Bordeaux. La forêt fume des dépôts de munitions qu'on fait sauter pour qu'ils ne servent pas ; ma mère est dans cette fumée, dans une maison où elle m'attend et où je ne viendrai pas. Elle a porté à la France une passion intransigeante, égale à sa piété ; elle m'a appris la liste des rois et celle des défaites, sur le ton qu'on prend pour parler de Dieu et des morts. Elle a le droit de me voir passer. Je passe. Je ne descends pas. Un homme peut survoler sa mère mourante et continuer ; il ne peut pas le raconter ensuite en plus d'une ligne, et je n'en mettrai qu'une.
Yvonne, la petite, Élisabeth, Philippe : Carantec, puis Brest, s'il y a encore un bateau ; je leur ai fait dire de partir. Je ne sais pas s'ils sont partis. Anne a douze ans ; elle ne comprend pas les cartes, elle comprend quand on la porte ; elle rit quand je chante et que je fais l'imbécile, et je ne le fais que pour elle. Elle m'a rendu un service qu'aucun état-major ne me rendra : à côté d'elle, je n'ai jamais pu me prendre pour ce que je vais devoir jouer. Si le bateau n'est pas parti, ils auront Yvonne et la petite entre leurs mains, et je parlerai quand même. Je le sais aussi. Que ce soit dit ici, avant : j'ai pesé cela, et j'ai décidé, et je monte.
Il y a aussi ce qu'ils diront : déserteur, ambitieux, l'homme des Anglais, le général de quinze jours. Ils auront les textes pour eux, le Code de justice militaire, et Weygand pour signer. Ambitieux, oui ; je n'ai jamais rien voulu de petit. Homme des Anglais, non : je suis trop pauvre pour me courber, et Churchill le saura vite ; il m'a regardé à Tours, le 13, comme on regarde un homme qui reste debout dans une pièce où tout le monde s'est assis. Il me donnera un micro. Je lui donnerai des difficultés. Nous nous rendrons service.
Jersey, dans une heure. On m'y servira quelque chose de chaud que je prendrai pour du thé et qui sera du café, et Spears le racontera aussi, parce que c'est le genre de chose qu'il faut aux Anglais pour supporter les Français. Puis Londres, dans l'après-midi, et demain le micro, si le Cabinet de là-bas y consent ; ils hésiteront ; ils ont encore des ministres à ménager à Bordeaux. Quatre minutes. Il faut que les mots soient irrévocables, pour que je ne puisse plus rentrer, et pour qu'un jeune homme dans un port, un aviateur dans un hangar, un marin sur une île entendent qu'il existe quelque part un endroit où la France dit non, et qu'ils s'y rendent. Il n'y a pas de France sans épée. Je n'en ai pas dans la cantine ; il faudra en forger une avec un micro. En bas, ce qui brûle finit de brûler. La mer commence. Je regarde la côte comme on regarde un visage en sachant que c'est la dernière fois qu'on le voit ainsi, et je la quitte les yeux ouverts.
Jersey, le café pris pour du thé ; Heston à midi et demi ; à Londres, la nouvelle du discours de Pétain, « il faut cesser le combat » ; Churchill dans le jardin de Downing Street, le micro promis « le moment venu ». Le 18 au matin, à Seamore Grove, il écrivit le texte à la main ; Élisabeth de Miribel le tapa à deux doigts ; à midi le Cabinet britannique refusa, Churchill le retourna dans l'après-midi, le Foreign Office adoucit les mots contre Bordeaux ; à dix-huit heures, Broadcasting House, quatre minutes, aucun enregistrement conservé ; diffusé à vingt-deux heures ; presque personne ne l'entendit. « À mesure que s'envolaient les mots irrévocables, je sentais en moi-même se terminer une vie... À quarante-neuf ans, j'entrais dans l'aventure, comme un homme que le destin jetait hors de toutes les séries. » Le lendemain, Yvonne, Anne, Élisabeth et Philippe débarquèrent à Falmouth, d'un des derniers bateaux sortis de Brest. Sur cent mille Français alors en Angleterre, quelques centaines vinrent d'abord ; les marins de l'île de Sein arrivèrent ensemble, et il dit : « l'île de Sein, c'est donc le quart de la France ». Weygand lui ordonna de rentrer ; le 4 juillet, quatre ans de prison ; le 2 août, la mort, la dégradation, la confiscation ; en décembre, la nationalité. Sa mère mourut à Paimpont le 16 juillet ; il l'apprit à Londres ; on vint sur sa tombe en silence pendant quatre ans. Puis les Champs-Élysées, le départ de 1946, Anne morte en 1948 à vingt ans, et au cimetière de Colombey, rapporte sa femme : « maintenant, elle est comme les autres ». Douze ans de traversée, onze de pouvoir, un référendum perdu, et le 9 novembre 1970, à la Boisserie, une réussite aux cartes interrompue par une rupture d'anévrisme. Il avait tout réglé en 1952 : Colombey, la tombe d'Anne, ni président ni ministres, aucun discours, une pierre avec son nom et deux dates, et pour ceux qui voudraient accompagner le corps : « c'est dans le silence que je souhaite qu'il y soit conduit ». Dans les Mémoires de guerre, le vol du 17 juin 1940 tient en six lignes. Une pour sa mère.
Le vrai et la légende
De sa main
Mémoires de guerre, tome I, L'Appel (1954), sur le vol : « Le 17 juin, à 9 heures du matin, je m'envolai avec le général Spears et mon aide de camp Geoffroy de Courcel, sur l'avion britannique qui nous avait amenés la veille. Le départ eut lieu sans romantisme et sans difficulté. » ; « Nous survolâmes La Rochelle et Rochefort. Dans ces ports brûlaient des navires incendiés par des avions allemands. Nous passâmes au-dessus de Paimpont, où se trouvait ma mère, très malade. La forêt était toute fumante des dépôts de munitions qui s'y consumaient. Après un arrêt à Jersey, nous arrivâmes à Londres au début de l'après-midi. » Et : « Je m'apparaissais à moi-même, seul et démuni de tout, comme un homme au bord d'un océan qu'il prétendrait franchir à la nage » ; « Devant le vide effrayant du renoncement général, ma mission m'apparut, d'un seul coup, claire et terrible. En ce moment, le pire de son histoire, c'était à moi d'assumer la France » ; « Il n'y a pas de France sans épée » ; les 100 000 francs remis par Reynaud sur les fonds secrets le 16 au soir. Sur Pétain : « Mon premier colonel, Pétain, m'a montré ce que valent le don et l'art de commander » ; « La vieillesse est un naufrage. Pour que rien ne nous fût épargné, la vieillesse du maréchal Pétain allait s'identifier avec le naufrage de la France » ; l'hôtel Splendid de Bordeaux, le 14 juin au soir : « Je le saluai. Il me serra la main, sans un mot. Je ne devais plus jamais le revoir, jamais. » Sur le 18 : « À mesure que s'envolaient les mots irrévocables, je sentais en moi-même se terminer une vie, celle que j'avais menée dans le cadre d'une France solide et d'une armée indivisible. À quarante-neuf ans, j'entrais dans l'aventure, comme un homme que le destin jetait hors de toutes les séries. » Sur sa mère : « une passion intransigeante, égale à sa piété religieuse ». Le Fil de l'épée (1932), le portrait du chef écrit huit ans avant d'avoir à le jouer : « Le prestige ne peut aller sans mystère, car on révère peu ce que l'on connaît trop bien » ; « On ne fait rien de grand sans de grands hommes, et ceux-ci le sont pour l'avoir voulu. » Les lettres de captivité à sa mère (1916-1918) : « je suis un enterré vivant », « un chagrin qui ne finira qu'avec ma vie ». Le manuscrit de l'appel du 18 juin (« Moi, général de Gaulle, actuellement à Londres... Quoi qu'il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra pas »). Le testament du 16 janvier 1952.
Documenté (par des tiers)
Spears (Assignment to Catastrophe, 1954), Courcel, Élisabeth de Miribel, Churchill (Mémoires : à Tours, le 13 juin, « l'Homme du destin »), les archives. Général de brigade à titre temporaire au 1er juin 1940 ; sous-secrétaire d'État à la Guerre du 5 au 16 juin ; à Londres le 16, où il obtient et téléphone à Reynaud le projet d'union franco-britannique (une seule nation, une seule guerre) ; retour à Bordeaux le 16 au soir, où il apprend à l'atterrissage que le Conseil a refusé (Pétain : « une fusion avec un cadavre ») et que Reynaud a démissionné ; Pétain appelé dans la nuit ; le discours de Pétain du 17 à 12 h 30, entendu à Londres à l'arrivée (« c'est le cœur serré que je vous dis aujourd'hui qu'il faut cesser le combat ») ; Churchill l'après-midi dans le jardin de Downing Street, le micro promis « le moment venu » ; le 18 au matin, le texte écrit à la main à Seamore Grove et tapé à deux doigts par Élisabeth de Miribel ; le Cabinet britannique qui refuse à midi, retourné l'après-midi par Churchill via Spears et Duff Cooper, avec des mots adoucis contre Bordeaux ; le micro à 18 h, quatre minutes, diffusé à 22 h, aucun enregistrement conservé, presque aucun auditeur. Yvonne, Anne, Élisabeth et Philippe embarqués à Brest le 18 sur un des derniers bateaux, débarqués à Falmouth le 19. Les blessures : Dinant, 15 août 1914 (genou) ; Mesnil-lès-Hurlus, 10 mars 1915 (main) ; Douaumont, 2 mars 1916 (baïonnette dans la cuisse, capturé inanimé) ; la citation signée Pétain le croyant mort, « tombé dans la mêlée » ; trente-deux mois de captivité, cinq tentatives d'évasion, le fort d'Ingolstadt où il discutait avec le lieutenant Toukhatchevski, futur maréchal fusillé par Staline en 1937. Le livre de 1938, La France et son armée, commandé par Pétain en 1925, publié par de Gaulle sous son nom, et la brouille ; Philippe prénommé en hommage à Pétain (confirmé par Philippe de Gaulle). Anne, née en 1928, trisomique, pour qui il chantait et faisait le clown. Le café pris pour du thé à Jersey (Spears). Après : Weygand ordonnant le retour, la radiation, quatre ans de prison le 4 juillet, la mort le 2 août avec dégradation et confiscation, la nationalité retirée en décembre ; la mère morte à Paimpont le 16 juillet sans l'avoir revu ; l'île de Sein (« c'est donc le quart de la France ») ; Anne morte le 6 février 1948, à vingt ans ; le 9 novembre 1970, la Boisserie, une réussite aux cartes, une rupture d'anévrisme ; Colombey, à côté d'Anne.
Contesté, légende
Spears le hissant dans l'avion par les bras, sous le nez de la police (sa version ; « sans romantisme », dit l'autre). Douaumont « gazé, pris dans un trou sans combattre » (rumeur de jaloux ; les témoins disent la baïonnette et l'évanouissement). « Je suis trop pauvre pour me courber » (mot rapporté, 1941). « La croix la plus lourde que j'aie à porter est la croix de Lorraine » (prêté à Churchill, probablement de Spears). Le cadre de la photo d'Anne qui aurait arrêté une balle au Petit-Clamart (légende). « Maintenant, elle est comme les autres » (rapporté par Yvonne, tardif). « Les Français sont des veaux » (rapporté par plusieurs, vraisemblable). Les derniers mots (« j'ai mal, là, dans le dos », par Yvonne). Ce que Pétain a dit ou non de la sentence de mort.
Le dispositif
Le vol lui-même : trois heures de ciel entre Mérignac et Jersey, dans un avion prêté, le seul moment où il n'est plus rien et pas encore ce qu'il va dire ; il survole des ports qui brûlent et la forêt où sa mère meurt, et il a raconté tout cela en six lignes. Voix : le de Gaulle privé, court, sec, ironique, pudique sur les siens, avec quelques phrases des Mémoires qui affleurent parce qu'il pensait déjà en phrases ; le « moi » de l'appel montré pour ce qu'il fut, une décision. Ce qu'il dit du vol, des ports, de Paimpont, de Pétain, des blessures, de la captivité, du livre de 1932, de l'union refusée est adossé aux sources ; le reste est imaginé et assumé.